Trouble Borderline ou Trauma Complexe ?
(BPD ou CPTSD ?)
« J’ai été diagnostiqué·e Borderline… »
En général après un dépistage ou un diagnostique de trouble borderline, c’est direction Google, et ce qu’on y trouve fait souvent froid dans le dos : un diagnostic hyper stigmatisé, l’impression qu’il n’y a pas grand-chose à faire, ou alors énormément de travail sur soi pour un résultat qui reste modeste.
Beaucoup de personnes qui portent ce diagnostic sont passées par des TCC ou une thérapie comportementale et dialectique (DBT), de la restructuration cognitive (du conditionnement hein) essentiellement.
Et ce n’est pas rien, ça aide, souvent beaucoup, sur le moment.
Mais chez celles et ceux qui ont vraiment progressé avec cette approche, il y a un scénario qui revient tout le temps : ça marche bien, jusqu’à ce que quelque chose de fort se passe vraiment dans leur vie. Dès qu’on sort du status quo, les vieux comportements réflexes reviennent, parce qu’au fond, rien n’a changé en profondeur. On s’est entraîné, comme au sport, à réagir autrement en apparence, sans que ce qui se joue en dessous au niveau de la mécanique soit vraiment touché.
Je précise tout de suite un point : je ne suis pas en train de dire que votre diagnostic est faux, ni de remettre en cause le travail de vos précédents soignants.
Ce qui compte au fond, c’est que ça vous aide vraiment à aller mieux, peu importe le nom qu’on donne à la chose, et ce nom n’est pas anodin.
Même quand c’est exactement la même chose qui se joue derrière, l’image qu’on se fait de soi et l’approche thérapeutique proposée changent selon l’étiquette qu’on y colle.
Côté trauma complexe, il y a des méthodes qui vont justement chercher a modifier ce qui se joue en dessous, pas seulement la réaction visible par l’entourage, et oui ça prend du temps, je ne suis pas en train de dire que c’est simple ou facile, mais il y a un chemin.
Un chevauchement documenté
La recherche documente depuis des années un chevauchement massif entre le trouble borderline et le trouble de stress post-traumatique complexe (TSPT-C, ou CPTSD).
Selon les études, environ la moitié des personnes qui remplissent les critères du TSPT-C remplissent aussi ceux du borderline.
Le DSM-5 a même révisé ses critères du PTSD pour y inclure des symptômes qui recoupent sept des neuf critères du borderline : dysrégulation affective, altération de l’image de soi, impulsivité, comportements d’auto-agression.
La frontière entre les deux est floue dans la pratique clinique comme elle l’est dans les manuels.
Le lien avec l’histoire traumatique, lui, est fort: une méta-analyse portant sur 42 études et plus de 5 000 personnes a montré que 71 % des personnes diagnostiquées borderline rapportaient au moins un événement traumatique dans l’enfance, soit 13 fois plus que les personnes sans trouble psychique.
D’autres travaux parlent de jusqu’à 80 % de négligence émotionnelle, d’abus physique ou sexuel dans l’enfance chez les personnes portant ce diagnostic.
D’où vient ce débat
Il n’a rien de récent, il est à l’origine même du concept de trauma complexe puisque c’est la psychiatre américaine Judith Herman qui propose dès 1992 la notion de trauma complexe (qu’elle appelait alors DESNO) comme alternative au diagnostic borderline.
Sa raison était simple : elle voyait que ce label était vécu par ses patientes comme stigmatisant, parfois presque comme une insulte déguisée en diagnostic, et qu’il ne racontait rien de l’origine traumatique de leurs symptômes.
Il a fallu attendre près de 30 ans pour que ce travail soit reconnu institutionnellement.
Le TSPT-C entre dans la classification internationale des maladies (CIM-11) en 2019, avec une entrée en vigueur en 2022.
Pourquoi ce diagnostic pose particulièrement question
Jusqu’au DSM-IV-TR, on estimait que le diagnostic borderline était posé trois fois plus souvent chez les femmes que chez les hommes.
La littérature critique en psychologie pointe une tendance à pathologiser, sous ce label, des comportements comme l’émotivité intense ou l’instabilité relationnelle, socialement associés au féminin. Des présentations comparables chez les hommes sont parfois orientées vers d’autres diagnostics, comme le trouble de la personnalité antisociale ou narcissique.
Le borderline est aussi régulièrement décrit comme l’un des diagnostics psychiatriques les plus stigmatisés, y compris parmi les professionnels de santé: plusieurs études montrent que ce label est associé, chez les soignants eux-mêmes, à moins de chaleur relationnelle et à des attentes de rétablissement plus pessimistes que pour d’autres diagnostics à symptomatologie comparable.
Un détail a son importance dans tout ça : un antécédent traumatique n’est pas exigé pour poser un diagnostic de trouble borderline, alors qu’il l’est pour le TSPT-C, ce qui signifie que deux personnes au parcours de vie très différent, l’une avec une histoire de maltraitance chronique, l’autre sans, peuvent recevoir exactement le même diagnostic et se voir proposer les mêmes protocoles de soin.
Ce que dit la recherche la plus récente, et ses limites
Je ne vais pas vous présenter le trauma complexe comme la vérité qui remplacerait le diagnostic borderline, je n’y suis pas habilitée d’une part, et la communauté scientifique reste divisée.
Des voix sérieuses défendent le maintien du borderline comme diagnostic à part entière, en estimant que le concept de TSPT-C met parfois trop l’accent sur le trauma comme facteur causal unique, et qu’il arrive en pratique que ce diagnostic serve à éviter celui de borderline plutôt qu’à mieux comprendre la personne.
Le critère le plus souvent avancé pour distinguer les deux troubles, c’est l’image de soi : négative mais stable dans le TSPT-C, fluctuante entre très positive et très négative dans le borderline, que les publications récentes présentent comme le différenciateur le plus fiable de tous.
J’ai voulu vérifier sur quoi reposait vraiment ce critère, et la réponse est : presque exclusivement sur des questionnaires rétrospectifs et des entretiens cliniques ponctuels, pas sur une observation de l’expérience réelle des personnes au fil du temps.
Or il existe une littérature méthodologique qui montre que les rapports rétrospectifs sur l’instabilité émotionnelle ou identitaire concordent assez mal avec ce que les gens rapportent quand on les interroge plusieurs fois par jour sur plusieurs semaines (une méthode qu’on appelle l’échantillonnage d’expérience, ou EMA). Je n’ai trouvé aucune étude comparant directement, en temps réel et au quotidien, l’instabilité de l’image de soi entre personnes diagnostiquées TSPT-C et personnes diagnostiquées borderline.
Les outils utilisés pour évaluer les deux tableaux cliniques ne posent d’ailleurs pas le même type de questions : l’un interroge des croyances générales et durables sur soi, l’autre demande directement si l’image de soi est instable. Ça suffit peut-être à expliquer pourquoi la distinction se confirme aussi systématiquement dans les études qui l’utilisent.
Enfin, c’est aussi ce que j’observe en séance. Les personnes en trauma complexe vivent parfois des variations très marquées de leur perception d’elles-mêmes : des moments où tout va bien, où elles se sentent compétentes et en sécurité, suivis de rechutes profondes.
Dans l’approche TIST développée par le Dr Janina Fisher, ces oscillations ne signent pas forcément une identité intrinsèquement instable, mais le fait que différentes parties de la personne, chacune porteuse de croyances et de stratégies de survie qui lui sont propres, prennent tour à tour le dessus.
Quelques repères pour vous situer
Voici des repères qui partent plutôt de ce que vous vivez maintenant, dans le présent, et qui demandent moins de mémoire fiable :
Est-ce que certaines de vos réactions vous dépassent complètement, c’est « plus fort que vous » au point que même vous, une fois calmé, vous ne comprenez pas comment vous avez pu réagir comme ça, avec de la honte ou des regrets après coup ?
Est-ce que vous vivez les choses de façon très tranchée, tout ou rien, parfait ou complètement raté, sans grande zone entre les deux ?
Est-ce que vous ressentez parfois les choses de façon démesurée, beaucoup trop fort dans le corps (ventre, poitrine, gorge etc.), ou au contraire pas assez, au point de vous demander « mais c’est pas normal, je devrais être touché·e par ça, pourquoi je ne ressens rien » ?
Ce « plus fort que soi » a plusieurs visages, la colère, l’anxiété, un besoin urgent de reprendre le contrôle, tout ça c’est très physique, et il y a aussi le « j’y arrive pas », des états qu’on reconnaîtrait presque comme une phase dépressive : impossible de se lever, de se doucher, de faire les choses les plus basiques, et parfois le « jy arrive pas » c’est je n’arrive pas à faire autrement, je n’arrive pas à diminuer, a arrêter, etc. et parfois ça se voit beaucoup moins de l’extérieur, parce que certaines parties ont développé des stratégies d’évitement très sophistiquées. Le sport, le travail, sont valorisés socialement, personne autour de vous ne va s’inquiéter, si vous les surinvestissez de la façon dont ils le feraient si c’était de l’alcool par exemple.
Si plusieurs de ces éléments vous parlent, même sans souvenir traumatique net qui explique « tout », ça vaut sans doute le coup d’explorer une approche centrée sur le trauma complexe, même avec un autre diagnostic en poche.
Et si vous testiez une autre porte d’entrée
Je propose un accompagnement centré sur la méthode TIST (Trauma-Informed Stabilization Treatment), développée par le Dr Janina Fisher, pensée pour le trauma complexe, la dissociation et les blessures d’attachement.
👉 Comprendre le déroulé de la thérapie du trauma complexe étape par étape
👉 Qu’est-ce que le Trauma Complexe ?
Sources et pour aller plus loin :
Herman, J.L. (1992). Complex PTSD. Journal of Traumatic Stress. — Ford, J.D. & Courtois, C.A. (2021). Complex PTSD and borderline personality disorder. — Porter, C. et al. Systematic review of childhood trauma and BPD, Université de Manchester. — Psychiatric Times (2024). Myths in Diagnosis.
Cet article présente un état des lieux de la recherche et un point de vue clinique. Il ne constitue pas un avis médical ou un diagnostic.
