Qu’est ce que le Trauma Complexe ?
On entend souvent parler de « stress post-traumatique » (TSPT) après un accident de voiture, une agression unique ou une catastrophe naturelle. Mais qu’en est-il lorsque le danger n’était pas un événement isolé, mais une réalité quotidienne ? Qu’en est-il lorsque la menace venait de ceux qui étaient censés nous protéger ?
C’est ici que commence le territoire du Trauma Complexe (ou C-PTSD pour Complex Post-Traumatic Stress Disorder).
Longtemps mal diagnostiqué (confondu avec le trouble borderline ou la bipolarité), le Trauma Complexe est aujourd’hui officiellement reconnu par l’Organisation Mondiale de la Santé. Cet article a pour but de vous aider à comprendre cette « blessure invisible » qui affecte non seulement vos émotions, mais la structure même de votre système nerveux.
C-PTSD vs TSPT : Quelle différence ?
Pour comprendre le trauma complexe, il faut le distinguer du trauma « simple » (terme clinique, car aucun trauma n’est facile à vivre).
- Le TSPT (Type I) : Résulte généralement d’un événement unique, soudain et limité dans le temps (accident, attentat, viol unique). Le système nerveux est submergé, puis peine à revenir au calme.
- Le Trauma Complexe (Type II) : Résulte d’une exposition prolongée, répétée et cumulative à des événements traumatiques, souvent de nature interpersonnelle, et d’où il était impossible de s’échapper (captivité).
Comme le définit le Dr Judith Herman, pionnière mondiale du sujet dans son ouvrage Trauma and Recovery , le trauma complexe survient souvent dans l’enfance (maltraitance, négligence, abus sexuels, violence domestique), à un moment où le cerveau est en plein développement.
Le point clé : Dans le trauma complexe, la menace n’est pas « un événement qui est arrivé », elle est devenue « l’environnement dans lequel on a grandi ».
La reconnaissance officielle (CIM-11)
C’est une avancée majeure pour les survivant.e.s : depuis 2018, la CIM-11 (Classification Internationale des Maladies de l’OMS) distingue officiellement le Stress Post-Traumatique Complexe comme un diagnostic à part entière
Il inclut les symptômes classiques du TSPT (reviviscences, évitement, hypervigilance) mais y ajoute trois groupes de symptômes spécifiques, souvent appelés « perturbations de l’auto-organisation » :
- Dysrégulation émotionnelle : Des difficultés sévères à calmer ses émotions (colères explosives, pleurs incontrôlables, ou à l’inverse, anesthésie émotionnelle).
- Croyances négatives sur soi : Un sentiment profond et persistant de honte, de culpabilité, ou de se sentir « cassé », « mauvais » ou inutile.
- Difficultés relationnelles : Une difficulté à faire confiance, à se sentir proche des autres, ou une tendance à revivre des relations abusives.
Les causes : Au-delà de la violence physique
Il est crucial de comprendre que le trauma complexe ne découle pas uniquement de coups ou d’agressions sexuelles. Les études sur les ACEs (Adverse Childhood Experiences) ont démontré que d’autres formes d’adversité sont tout aussi destructrices pour le système nerveux :
- La négligence émotionnelle : Grandir avec des parents physiquement présents mais émotionnellement inaccessibles ou immatures.
- L’insécurité chronique : Vivre dans un foyer imprévisible (alcoolisme, violence conjugale, précarité extrême).
- L’invalidation systématique : Être constamment critiqué, humilié ou voir ses émotions niées (« Tu es trop sensible », « Ça n’est jamais arrivé »).
Dans ces contextes, l’enfant ne peut ni fuir ni combattre (les réponses classiques au stress). Il doit s’adapter pour survivre.
La Mécanique de la Survie : Dissociation et Fragmentation
Comment survit-on à une menace chronique quand on est enfant ? En se coupant de soi-même. C’est ce qu’on appelle la dissociation.
Selon le Dr Janina Fisher, experte internationale du traitement du trauma, le cerveau se « fragmente » pour continuer à fonctionner
- Une partie de nous continue d’aller à l’école, de sourire, de travailler (la « Partie Normale de la Vie »).
- D’autres parties portent la terreur, la colère ou la honte, isolées du reste de la conscience pour ne pas submerger le quotidien.
C’est pourquoi, à l’âge adulte, vous pouvez avoir l’impression de « changer de personnalité » sous stress, ou de ne pas comprendre vos propres réactions. Ce n’est pas de la folie ; c’est une stratégie de survie qui a fonctionné autrefois, mais qui est devenue coûteuse aujourd’hui.
Le corps n’oublie pas
Le trauma complexe n’est pas « dans la tête », il est encodé dans le corps. Comme l’explique le célèbre psychiatre Bessel van der Kolk dans Le corps n’oublie rien , le système nerveux autonome des survivants est souvent déréglé.
Vous pouvez osciller constamment entre deux états :
- Hyper-activation (Sympathique) : Anxiété, agitation, insomnie, irritabilité. Le corps est prêt au combat ou à la fuite en permanence.
- Hypo-activation (Dorsal) : Épuisement, brouillard mental, dépression, sensation d’être « vide » ou déconnecté. Le corps se fige pour « faire le mort ».
Peut-on guérir du Trauma Complexe ?
La réponse est un grand oui. Cependant, les thérapies classiques basées uniquement sur la parole (analytiques) montrent souvent leurs limites, car elles ne s’adressent pas directement au système nerveux dysrégulé.
La guérison passe par des approches intégratives et spécialisées (comme le TIST, l’IFS, ou les thérapies somatiques) qui visent à :
- Stabiliser : Apprendre à réguler son système nerveux et retrouver un sentiment de sécurité dans le présent.
- Accueillir les parts : Remplacer la haine de soi par la curiosité et la compassion envers nos mécanismes de survie.
- Intégrer : Traiter les mémoires traumatiques sans être submergé.
Le trauma complexe est une blessure relationnelle ; c’est donc souvent au travers d’une relation thérapeutique sécurisante que la réparation commence.
N’hésitez pas à me contacter pour toutes questions relatives au trauma complexe et au traitements dits trauma-informés ou bien à prendre rendez-vous pour une consultation.
Sources et Références :
- Herman, J. L. (1992). Trauma and recovery. Basic Books. (L’ouvrage fondateur définissant le C-PTSD).
- Organisation Mondiale de la Santé (2018). Classification statistique internationale des maladies et des problèmes de santé connexes (11e éd.). (Validation officielle du diagnostic).
- Felitti, V. J., et al. (1998). Relationship of childhood abuse and household dysfunction to many of the leading causes of death in adults: The Adverse Childhood Experiences (ACE) Study. American Journal of Preventive Medicine.
- Fisher, J. (2017). Healing the Fragmented Selves of Trauma Survivors. Routledge. (Référence sur la dissociation structurelle et le TIST).
- Van der Kolk, B. A. (2014). The Body Keeps the Score: Brain, Mind, and Body in the Healing of Trauma. Viking. (L’impact physiologique du trauma).

